Asie

Inde : dans le grand bain hindou

INDE – Carnets de voyage de deux filles parties pour cinq mois d’aventures dans ce pays bouleversant.
Épisode 3 : La Kumbha Mela, le plus grand pèlerinage du monde.

Inde-Khumbh Mela-priere

Il y a quelques années, je (ici, c’est Elodie qui raconte) m’envolais pour l’Inde en compagnie de Milena, une amie photographeDeux filles en territoire inconnu pendant cinq mois. L’aventure la plus totale. Tout au long de notre parcours, on a raconté, à chaud, nos impressions et nos péripéties sur un blog créé pour l’occasion
Aujourd’hui, j’ai envie de partager ces carnets de voyage ici.
À travers cette série de 10 articles, découvrez l’Inde avec nous. On l’a d’abord détestée, puis elle nous a intrigué. Et après un long apprivoisement, on a appris à l’apprécier. Il m’a fallu du temps pour me remettre de ce voyage, mais aujourd’hui, avec le recul, je peux enfin dire : j’y retournerai.

 

On continue notre traversée de l’Inde. Après quelques semaines d’acclimatation, on commence à se sentir plus à l’aise dans ce vaste pays. Si bien qu’on s’offre une escale à Allâhâbâd pendant le surpeuplé rendez-vous hindou de la Kumbh Mela.

LA KUMBH MELA, NOYÉES DANS LA SPIRITUALITÉ – 

Inde-Khumbh Mela-costumes

Il y avait 70 millions de personnes lors de la Mahâ Kumbha mela en 2001. Imaginez, la population française toute entière (et quelques millions de plus) réunie en un seul et même lieu. Déroutant, incroyable, inimaginable ? Mais possible. C’est ni plus ni moins ce qui s’organise chaque trois ans pendant près d’un mois dans l’une des quatre villes saintes pour les hindous en Inde (Allâhâbâd, Ujjain, Nasik et Haridwar).
Un rendez-vous massif qui fait de la Kumbh mela, le plus grand pélerinage de l’histoire de l’humanité (pas parce que l’hindouisme est la religion la plus pratiquée dans le monde – 3e derrière le christianisme et l’islam – mais parce qu’il y a beaucoup d’Indiens en Inde). Cette année-là (2012, ndlr) au tour d’Allâhâbâd d’accueillir les pélerins hindous du 14 janvier au 10 février. À la croisée des deux fleuves sacrées : le Gange et la Yamuna.

Nous y sommes. Malgré les mises en garde des uns et les découragements des autres (la foule effraie, forcément), nous nous sommes plongées au cœur de  l’événement le plus populaire d’Inde. Contrairement aux fantasmes des occidentaux, sur place aucun mouvement de foule, aucune agressivité mais simplement des milliers de personnes – intouchables, riches indiens, quelques poignées de touristes – cohabitant paisiblement au nom de la spiritualité.

Inde-Khumb Mela3Choisir son gourou

Plus concrètement, ce pélerinage a des airs de grand festival où une multitude de camps (du plus sommaire au plus cosy) sont installés sur des centaines de kilomètres carrés. Au bord des allées poussiéreuses, des guitounes proposent, comme toujours, chai, bijoux, pigments, gadgets inutiles, un peu tout et n’importe quoi. Chacun organise sa vie comme il l’entend.

Enfin, surtout comme l’entend son gourou. Car l’Hindou qui vient en pèlerinage à Allâhâbâd doit trouver son maître à penser, s’il ne l’a pas déjà (impossible à dénombrer, ils sont probablement quelques milliers à se prétendre gourou). Pour convaincre ces âmes en peine, ces derniers sortent le grand jeu. À la manière d’une immense campagne électorale, des affiches sont placardées partout dans Sangam. Pour gagner le cœur des fidèles, certains démagogues vont jusqu’à offrir des billets de 100 roupies (1,40 euros) ou distribuer gratuitement des repas et des tentes pour dormir… Forcément, ça fonctionne. Les camps des gourous (chacun possède généralement le sien) débordent de pélerins venus écouter la bonne parole et prier le dieu qu’ils ont choisi (chaque gourou se réclame d’un dieu hindou). Tout un business.

Inde-Khumb Mela-guru

En revanche, que vous ayez opté pour le gourou chevelu dont le corps nu est recouvert de cendres ou pour le barbu, plus traditionnel, vêtu en orange de la tête au pied, vous n’échapperez pas au bain. Obligatoire pour purifier son esprit et se laver de ses pêchés (un discours qui en rappelle d’autres). Vous pouvez choisir, en fidèle assidu, de vous plonger tous les jours dans les fleuves sacrés (encore une fois leur propreté reste à démontrer) ou d’assister aux bains officiels, définis par le calendrier hindou. Ces jours-là, la foule est plus dense, elle est réputée même dangereuse pour LE bain du 10 février. Les gourous sont les premiers à se jeter à l’eau dès 4 ou 5 heures du matin (nous sommes en plein hiver), suivis des sadhus (ces hommes saints, sous l’autorité d’un gourou ou ermites, ont tout abandonné pour se consacrer entièrement à leur devoir spirituel) . Et enfin, le reste des croyants.

Un univers mystique 

En errant dans cette immense zone spirituelle, nous avons fait des découvertes assez incroyables. Notamment ce gourou aux affinités russes qui prêche la bonne parole devant un bon lot d’occidentaux enthousiastes.  L’étrange impression de se retrouver dans le sketch des Inconnus, Skippy le grand gourou.Inde-Khumbh Mela-Las-Vegas
La nuit tombée, l’atmosphère est totalement différente. Très mystique, un mélange entre fin du monde et Apocalypse Now. Des lumières jaunes brillent aux quatre coins du site et les camps branchent leurs illuminations dignes de Las Vegas. La brume recouvre les tentes, la poussière et la pollution retombent pendant que les feux de camp s’allument et les bouffées de marijuana (partie intégrante du culte) se multiplient. Un cocktail qui pique les yeux. Même les Indiens ont les yeux qui pleurent ! Grosse ambiance.

Il serait facile de résumer ce festival par les quelques mots qu’un Indien, croisé au hasard, a prononcé : « India is not complicated, you just need to believe » (l’Inde ce n’est pas compliqué, il suffit de croire). Mais la Kumbh mela c’est aussi se retrouver noyé dans cette masse spirituelle, essayer d’en comprendre le sens, observer ces cérémonies bien loin de notre univers, cartésien ou chrétien. Un monde un peu fou qu’il est bon de découvrir une fois dans sa vie. Sans forcément recevoir l’immunisation : on ne rentrera pas en France les pieds nus et le point sur le front !

++ En 2014, un documentaire réalisé par  Pan Nalin, Kumbh mela sur les rives du fleuve sacré, conte le destin croisé de nombreux Indiens au coeur de la Kumbh mela.

RENCONTRE : DEEPAK, LE RÊVE À L’OCCIDENTALE  

Inde-Khumbh Mela-Deepak

Lunettes RayBan sur le nez, propre sur lui, Deepak est fan d’Enrique Iglesias. Malgré des goûts musicaux contestables, ce jeune Indien de 26 ans, rencontré via couchsurfing, travaille pour un gourou en pleine Kumbh mela. Dès notre arrivée, il nous ouvre les portes de son camp. Le repère d’un bon nombre de grands maîtres spirituels pendant le pélerinage. Sur place, il est un peu le garçon à tout faire (distribution des repas, transports… sa seule consigne : arriver quand on l’appelle).

Être connu dans ce milieu, ça a quand même du bon. La simple évocation de son prénom nous a offert un accès VIP au camp (aussi appréciable pour nous que pour lui : la fierté d’être avec des blanches). Chai à volonté, accès à la cour pendant le repas des fidèles (les portes sont logiquement fermées au public à ce moment là), petite balade en 4×4 et surtout la présence continuelle de policiers à nos côtés. Même pour aller acheter une bouteille d’eau, ils nous encadrent mitraillettes à la main. Qui a dit que la Kumbha mela pouvait être dangereuse ? Nous, les « chiens kakis » (c’est comme ça qu’on les appelle ici) on les aime bien. Et pourtant ils ont mauvaise réputation. Ils auraient la castagne facile, dit-on, notamment avec les intouchables. Difficile à confirmer pour l’instant. Tout ce qu’on a vu, ce sont des policiers tout émoustillés quand il s’agit d’être pris en photo avec des blanches.

Les forces de l’ordre ne sont pas les seules à capturer notre image sur leur portable. Cinq jours de Kumbh mela, une centaine de demandes acceptées. L’impression d’être plus populaires que les gourous. Surtout quand des pélerins nous proposent de rencontrer leurs parents ou leur maître spirituel ! Tout ça uniquement parce que nous sommes blanches de peau. Fou !

Inde-Khumbh Mela-bain

Les clichés ont la vie dure…

Mais Deepak c’est surtout le premier Indien de notre âge avec qui on a l’occasion de pousser un peu la discussion. Et surtout la question des relations garçon-fille. Il ne nous faut pas longtemps pour comprendre que derrière ce look à l’européenne et cette admiration pour le monde occidental se cache une vision assez limitée des femmes. Persuadé qu’elles ne sont attirées que par l’argent et les belles voitures, il soutient qu’elles peuvent avoir facilement des relations sexuelles avec les hommes. Pas besoin pour ça de l’approbation de la famille. Et les blanches dans tout ça ? Vous êtes blonde ? Il vous catalogue immédiatement comme gentille et naïve. Et s’amuse à vous appeler Barbie (j’ai adoré…).

Sa vision du monde occidental est tout aussi biaisée. Il imagine une jeunesse riche aux mœurs légères, totalement dévergondée, et qui ne pense qu’à faire la fête. Soit. C’est tout de même un peu cliché.

Comment résumer Deepak ? Soyons honnêtes, ce fut une rencontre sympathique mais qui n’aura pas de suite. Ses plans drague douteux et son addiction pour la vodka coupée à l’eau auront eu raison de notre amitié naissante.

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