Asie

Inde : le choc des cultures !

INDE – Carnets de voyage de deux filles parties pour cinq mois d’aventures dans ce pays bouleversant. Épisode 7 : les codes. Relations hommes-femmes, mariage, société : le bouleversement est total, pour le meilleur comme pour le pire. 

Il y a quelques années, je (ici, c’est Elodie qui raconte) m’envolais pour l’Inde en compagnie de Milena, une amie photographeDeux filles en territoire inconnu pendant cinq mois.  Tout au long de notre parcours, on a raconté, à chaud, nos impressions et nos péripéties sur un blog créé pour l’occasion
Aujourd’hui, j’ai envie de partager ces carnets de voyage ici.
À travers cette série de 10 articles, découvrez l’Inde avec nous. On l’a d’abord détestée, puis elle nous a intrigué. Et après un long apprivoisement, on a appris à l’apprécier. Il m’a fallu du temps pour me remettre de ce voyage, mais aujourd’hui, avec le recul, je peux enfin dire : j’y retournerai.

 

LE CONCEPT DE LA POUBELLE INDIENNE

Ah pour être coloré, c’est coloré ! Des paysages aux mille et une couleurs… de plastique ! Quand on débarque en Inde, on s’attend à ce que les rues soient sales, les systèmes de recyclage douteux et les odeurs pas toujours agréables. On s’y attend, mais on ne peut pas imaginer l’ampleur que cela prend sur place. Des milliers de gobelets le long des rails, des bouteilles plastiques en pagaille, les rivières souillées par les savons chimiques, tout et n’importe quoi éparpillé partout. Campagne, ville, aucune différence.

En plus d’être la poubelle du monde, en récupérant plus d’un million de tonnes de déchets toxiques (radioactifs ou chimiques) de l’extérieur, le pays de Gandhi a un réel problème avec la gestion de ses propres déchets. Ici, le concept d’éboueur n’existe pas, les ordures s’entassent et de temps à autres brûlées.

Il faut dire qu’ici on s’est un peu laissé dépasser par la société de consommation. Le sympathique Indien d’antan, qui mangeait ses currys, samossas et autres chapatis dans des emballages en papier, carton ou plantes végétales, avait pris l’habitude de jeter le tout par dessus son épaule. Et peu importe où tout cela atterrissait, quelques jours plus tard, la nature avait repris ses droits sur les encombrants biodégradables. Alors quand la société de consommation s’est invitée dans le pays, le sympathique Indien a gardé ses habitudes. Aucune malveillance de sa part, non, il ignore simplement que si un bout de papier disparaît rapidement, il faut compter des centaines d’années pour du plastique. Mais encore fallait-il le savoir.

Toute une éducation environnementale à imaginer 

Aujourd’hui, trop tard, le mal est fait, les mauvaises habitudes bien ancrées, et si vous essayez de faire comprendre à un local que quand il jette ses déchets par terre, c’est son devant de porte qu’il salit (question de bon sens), il vous répondra que certaines castes ont pour métier le nettoyage des rues. Ce n’est pas son travail. Difficile de débattre avec de tels arguments !

Alors on tente de s’y faire. Les odeurs nauséabondes d’urine ou de défécations sont difficiles à supporter mais quelque part, elles font parties du folklore local. Les taches rougeâtres de tabac à chiquer sur les murs (il nous a fallu quelques temps pour comprendre que ce n’était pas des jets de vomi), c’est insolite mais tolérable. Mais les emballages jetés n’importe où, c’est à vous faire devenir militant écolo extrême !

Devant le comportement des Indiens, impossible de rester de marbre. Nous tentons donc de limiter les dégâts en jetant proprement nos déchets, quitte à les conserver des heures avant de trouver une des rares poubelles existantes. Et quand, vous en avez enfin trouvé une, fait votre geste écologique et sauvé quelques centimètres carré de verdure indienne, vous vous rendez compte que le propriétaire de la poubelle, une fois celle-ci pleine, la déverse sur le tas d’ordures à côté de chez lui.

Mais même face aux ordures, les Indiens ne sont pas égaux. Certains États, bons élèves, sont plus propres que leur voisin. Là où l’Uttar Pradesh et le Madhya Pradesh continuent de faire des tas un peu partout, le Kerala et le Cachemire multiplient les poubelles publiques. Tout n’est peut être pas perdu.

 

MARIAGE ARRANGÉ, MARIAGE HEUREUX ?

Ah les grandes histoires d’amour bollywoodiennes, elles en ont fait rêver plus d’un(e). Tomber amoureux au détour d’une rue, au cours d’une soirée ou d’un voyage en train : sur les écrans tout est possible. Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées et les Indiens le savent bien. Car dans ce pays, le mariage d’amour est bien l’exception. On ne tombe pas amoureux avant de se marier. On se marie, souvent sans même avoir vu l’autre. On apprend ensuite à s’aimer.

Le mariage arrangé : une barbarie pour les occidentaux que nous sommes. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples. Il nous aura fallu quelques mois et plusieurs rencontres pour nous décoller du raccourci : « mariage arrangé = mal, mariage d’amour = bien » et découvrir que l’on peut se marier avec un inconnu et vivre heureux.

Première chose : ne pas confondre mariage arrangé et mariage forcé. Il ne s’agit pas pour les familles d’imposer totalement un conjoint à leur enfant. Véronique, qui travaille dans le Tamil Nadu entourée d’Indiennes jure avoir vu des couples très assortis, choisis par les parents. Car pour sélectionner le futur mari de leur fille, les familles étudient le physique, le caractère, le comportement. Rien n’est fait par seul intérêt financier. Certes, les deux époux doivent appartenir à la même caste, mais pour le reste, il n’y a que des variables ajustables. Et une fois que le choix est fait, on demande l’avis aux principaux intéressés : acceptent-ils oui ou non cette personne ? Toute la subtilité est là. Chacun peut refuser. Il n’est pas rare de voir des femmes encore seules parce qu’elles ont refusé plusieurs propositions de leurs parents. Ce qui, il est vrai, a le don d’exaspérer ces derniers.

Mais en règle générale, les enfants ne remettent pas en doute le choix de leurs parents. À Jagdalpur, notre guide s’est marié avec la femme choisie pour lui. Il ne conçoit pas que l’on puisse refuser la décision de ses parents. Il aime profondément sa famille et reste persuadé que celle-ci a fait le meilleur choix possible pour lui. Et tout cela n’a rien à voir avec la religion. Hindous, musulmans, chrétiens ou sikhs, toutes les communautés, selon la tradition indienne, pratiquent le mariage arrangé.

Dans les familles nombreuses, il n’est pas rare non plus que les frères prennent part aux recherches du futur époux de leur sœur. Alors que parfois, eux-mêmes sont libérés des obligations du mariage arrangé parce qu’ils sont les derniers enfants de la famille. Et que les petits derniers, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent !

L’épineuse question de la dot

Chez d’autres familles moins traditionnelles, les règles peuvent s’assouplir. Ainsi, si Dev s’est marié à 11 ans selon le choix de ses parents. Il peut aujourd’hui vivre loin et séparé de son épouse. Parce qu’ils étaient trop jeunes au moment du mariage et que les deux enfants ne se correspondaient pas, les parents acceptent de modifier leur vision des choses. En partie seulement, puisqu’il ne pourra jamais se remarier ou avoir des enfants avec une autre. Tout ne se passe malheureusement pas toujours aussi ainsi.

Reste une question épineuse entre les deux familles : celle de la dot. En effet, la jeune femme, une fois mariée, ira vivre dans le foyer de ses beaux-parents. Elle et sa famille doivent donc financer sa venue. Argent, biens matériels, les deux parties s’arrangent entre elles. Cela peut coûter très cher.

Voilà donc la jeune fille à la merci de sa belle-mère, pas toujours agréable. Parfois même sadique et tortionnaire. Certains rapportent que dans les campagnes, des belles-mères ont brûlé l’épouse de leur fils parce qu’elles n’avaient pas payé la totalité de la dot, ou qu’elles ne pouvaient pas donner d’enfant à leur mari (les capacités de reproduction de l’homme ne sont, elles, jamais remises en question !). Une occasion de se débarrasser de l’ancienne femme et d’en trouver une nouvelle. Nouvelle épouse, nouvelle dot. Et le plus terrible dans l’histoire, c’est qu’une épouse martyrisée par sa belle-famille, deviendra à son tour belle-mère et appliquera le même comportement avec les futures femmes de ses enfants. Triste reproduction des schémas.

Mais pour un touriste qui ignore tout du mariage arrangé et qui vient passer quelques jours dans ce pays, le poids des traditions n’est pas forcément très visible. Vous vous surprendrez à voir des couples parfaits ensemble, ne soupçonnant pas une seule seconde que ces deux personnes ne se sont pas choisies. Vous verrez des pères gagas de leurs filles sans imaginer un instant qu’ils peuvent se moquer de leur sort. Et dans le mariage indien, quand il y a un problème, on ne se résout pas à la facilité du divorce. On n’essaie pas de trouver mieux ailleurs. On reste ensemble et on trouve une solution. On accepte les compromis. Parce qu’ici une famille doit rester unie. Et que l’amour (choisi ou non) est unique. C’est en tout cas ce que pense de nombreux Indiens.

 

ET LA JEUNESSE INDIENNE DANS TOUT ÇA ? 

Alors que le reste de l’Inde (surtout la partie Nord) s’asperge de couleurs pour fêter Holi, nous errons le long de la jetée, tentant d’oublier cette occasion manquée. Car à Pondichéry, on ne fête pas Holi. Nous essayons tant bien que mal de nous distraire quand deux jeunes Indiens nous abordent. Mohit et Dev, 20 et 25 ans. Pas de plan drague, non, non. Ils certifient avoir une bonne excuse : étudiants à l’Alliance française, ils ont besoin de pratiquer le français avec des touristes pour progresser. Ils ont l’air, en effet, de maîtriser (en partie) notre dialecte. Nous n’avons rien d’autre à faire, alors après tout, pourquoi pas ? Nous profitons d’ailleurs d’avoir deux Indiens sous la main pour savoir où acheter des cartes postales, où recharger son crédit téléphone… Pratique.

Le temps aussi d’en apprendre un peu plus sur ces deux étudiants, installés à Pondichéry uniquement pour apprendre le français : « Meilleur endroit en Inde pour le faire ». Ils n’ont pas hésité à quitter Delhi et Jaipur pour cette langue. Et pour plus tard devenir guide. Il faut l’avouer ces deux garçons sont loin d’être les Indiens intéressés et peu subtils avec les filles que nous avons l’habitude de rencontrer. Donc quand ils nous proposent de venir à une petite soirée entre amis pour fêter Holi, on accepte volontiers. A condition de pouvoir rentrer à l’hôtel de l’ashram avant 22h30 (heure du couvre feu) !

Direction l’appartement de Dev dans le quartier des pêcheurs. Sur place, plusieurs amis commencent la soirée. Prévenants, la paire d’étudiants nous propose de nous éloigner du groupe, qui enchaîne les verres d’alcool fort. Et qui aurait visiblement du mal à gérer leur comportement (l’alcool en Inde est loin de faire partie des mœurs.) Rendez-vous sur le toit, face à la mer avec vue sur tout le quartier. Le début de trois belles soirées de partage.

À chacune de nos rencontres, les sujets de discussion défilent. Convaincus que l’Inde parviendra prochainement au rang de première puissance mondiale (mouais), ils nous apprennent aussi que quand un(e) Indien(ne) vient à Pondichéry, c’est dans l’espoir de se marier avec un(e) Français(e) ! Et qu’ici on adore parler d’amour. Mais attention, pas n’importe lequel, tous les deux ne croient qu’en l’amour unique, celui avec un grand A. Alors quand on leur explique qu’en France il est habituel de tomber amoureux plusieurs fois dans sa vie, ils nous répondent qu’il ne s’agit que d’un « compromis » mais en aucun cas de l’amour.

Deux mondes nous séparent ! Chacun respecte les positions de l’autre, sans pour autant les accepter. Notamment sur certains sujets sensibles comme Hitler, l’homosexualité, Gandhi ou encore la prostitution. Le fossé est grand, très grand. Mais chacun est curieux de provoquer l’autre et d’en apprendre un peu plus sur son monde fascinant. Et puis, ça nous rappelle (un peu) certaines soirées françaises entre amis. Le genre de moments que l’on a pas souvent l’occasion de partager lorsqu’on passe son temps à crapahuter.

Ce ne sont pas les premiers jeunes Indiens que nous rencontrons, mais grâce aux simples et franches discussions que nous avons pu partager, on se sent plus proches d’eux que de certains locaux plus occidentalisés. En espérant se recroiser. À Delhi peut être.

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