Amérique du Sud

Faut-il aller à Ushuaïa ?

ARGENTINE – C’est au bout du monde. La ville la plus australe de la planète se situe à plus de 3000 kilomètres de Buenos Aires, la capitale. Le voyage en vaut-il la peine ? 

Argentine, Ushuaia

« Ô Patagonie ! s’exclama-t-il. Tu ne livres pas tes secrets aux imbéciles »
Bruce Chatwin

« Respecter votre peau, c’est dans notre nature »
Ushuaïa, l’autre

Ushuaïa, un nom qui fait rêver. Ultime étape avant la fin du monde, Ushuaïa c’est la ville la plus australe du continent américain, mais aussi de la planète. Elle est devenue un fantasme récurrent dans l’imaginaire des voyageurs, des rêveurs. Dans le nôtre aussi. Et afin que notre dernière étape patagonienne soit encore plus spéciale, on avait préparé notre coup… Célébrer Noël à Ushuaïa. 

Carte LA GUERRE DES BOUTS DU MONDE 
Impossible de le rater. Panneaux, goodies touristiques : Ushuaïa communique allègrement sur son statut de de Fin del mundo, de bout du monde dirait-on en français. Oui, elle est bien la ville la plus australe sur Terre.
Attention, ça dépend ce qu’on appelle une ville. C’est le cas en se référant au seuil de population défini par l’Onu : 20 000 habitants (Ushuaïa en compte près de 60 000). Mais il y a aussi, de l’autre côté du légendaire canal de Beagle, Puerto Williams, au Chili, qui rassemble tout de même 2800 habitants. Unique « ville » de l’Isla Navarino, la base navale de Puerto Williams est le port d’entrée officiel des bateaux en route pour le cap Horn et l’Antarctique. Les deux communes, situées dans deux pays différents, se disputent le titre de bout du monde… et les retombées touristiques qui vont avec. France Inter a d’ailleurs récemment consacré un sujet à la « guerre » qui les oppose : à écouter par ici, pour ceux que ça intéresse.
Pour être complet, sachez que la ville la plus au sud du continent américain est Punta Arenas (ben oui, Ushuaïa est sur une île, finalement). Le « peuplement continu » le plus austral du monde, c’est Puerto Toro, installé aussi sur l’île chilienne Navarino. Un port de pêche qui réunissait une quinzaine d’habitants en 2013.  

 

Jusque-là, la Patagonie ne nous a pas déçus. Côté chilien, on a déjà fait étape à Pucon à l’assaut du volcan Villarica, à Puerto Natales et aux Torres del Paine ; côté argentin, à Bariloche, la Suisse latine et face aux glaces du Perito Moreno.

NOTRE CARTE POSTALE VIDÉO DE LA PATAGONIE :

                                           

Après une looooongue journée de bus – une de plus –  et la traversée du détroit de Magellan (lire notre encadré), on arrive enfin à Ushuaïa. Pour l’instant, la carte postale ne fait pas rêver. Le ciel est gris. Il pleut des cordes. Mauvaise première impression… Après une semaine sur place, ce premier jour tristounet est loin derrière nous. Faut-il aller à Ushuaïa ? Si votre projet est d’y faire un aller-retour depuis Buenos Aires, ce n’est pas certain que ça en vaille vraiment la peine. Mais une fois en Patagonie, sincèrement, l’endroit mérite selon nous d’aller jusqu’au bout des choses, jusqu’au bout du continent. Vous voulez des détails ? Allez, on vous liste quelques bonnes raisons de défier la fin du monde…

Approcher le légendaire canal de Beagle

Argentine, Ushuaia, canal de Beagle

24 décembre. On découvre cette ville géographiquement hors-normes. Coincée entre deux géants : la cordillère des Andes et l’océan Antarctique, Ushuaïa est unique. D’un côté les montagnes enneigées du glacier Martial, de l’autre les 240 km du canal de Beagle qui séparent l’Isla Grande du reste de l’archipel de la Terre de Feu (lire aussi un peu plus bas).

Le Beagle channel, en angliche dans le texte, doit son nom au navire britannique de la Royal Navy envoyé en expédition sur les côtes méridionales d’Amérique du sud. Lors de son deuxième voyage, emmené par le capitaine Robert Fitzroy pour cartographier le secteur, le Beagle compte à son bord un invité de marque : le naturaliste Charles Darwin. Ce dernier profite de ce voyage pour établir sa réputation en décrivant avec détails les plantes, animaux, fossiles et régions de cette partie encore mystérieuse du globe. Il publiera le récit de son voyage en 1838 dans Le Voyage du Beagle. Les prémices de sa théorie de l’évolution.

Après un coup d’oeil rapide au coloré méli-mélo architectural du centre-ville, on fonce vers les quais. Au milieu des eaux du canal de Beagle gît le Saint-Christopher. Ce bateau échoué là plusieurs années auparavant fait partie du décor. À la suite d’une avarie, ce remorqueur, qui tenta en vain de remettre à flot le navire Monte Cervantes échoué en 1930 près du phare des éclaireurs, n’a jamais réussi à quitter Ushuaïa. L’histoire marine locale est particulièrement riche de naufrages… 

Pour avoir un parfait aperçu de la ville, on fait le tour de la Bahia enserada. Une balade facile d’une grosse heure à pied qui offre un point de vue plus global sur Ushuaïa. Ceinte de montagnes, cette ville est finalement plutôt jolie, contrairement à ce qu’on avait pu nous annoncer. 

EN PASSANT PAR LE DÉTROIT DE MAGELLAN 
En trajet. Après s’être remis de notre trek dans le parc Torres del Paine, on continue notre route vers Punta Arenas. Une courte escale dans cette grande ville de Patagonie pour mieux repartir. En bus toujours. Départ 9 heures. Il ne nous faudra pas moins de 9 h 30 pour rejoindre Ushuaïa. L’essentiel du trajet se fera sous la pluie. Plaines patagoniennes interminables, nouveau passage à la frontière argentine sans difficulté… Un trajet en bus comme on en a déjà vécu. Ou presque. Parce que pour rejoindre la « ville à la fin du monde », il faut d’abord traverser le détroit de Magellan. Ce détroit de 611 kilomètres, plus important passage naturel entre les océans Pacifique et Atlantique. Il n’existe que deux points de traversée possibles. Celui que nous empruntons relie la pointe Delgada à la baie Azul. Ça ne dure que 30 minutes. Coût du trajet : 33 000 pesos chiliens par personne, soit 43 euros.

 

Fouler la Terre de feu 

Argentine, parc national de la terre de feu

Autre incontournable du coin : une randonnée dans le  parque nacional Tierra del fuego. Le parc, bordant le canal de Beagle, s’étire à 12 km à l’est d’Ushuaia sur 650 km2. Seulement quelques milliers d’hectares, à l’extrémité sud, sont ouverts au public. Le reste étant considéré comme reserva natural estricta : strictement interdite.

26 décembre, le soleil est au rendez-vous comme le prévoyait la météo. Une navette passe nous prendre à 8 h 30 dans notre guesthouse. On rejoint un bus qui relie quotidiennement Ushuaïa au parc national (grand parking à deux pas de l’office de tourisme où plusieurs agences proposent le trajet). Tarif : 300 ARS par personne l’aller-retour (19 euros). 

Après un stop obligatoire pour s’acquitter du droit d’entrée dans le parc (170 ARS par personne, 10,50 roros), on descend au dernier arrêt en bordure de canal : Bahia Ensenada. Sur place, un  bureau de poste sur pilotis, le plus au sud du monde, forcément, permet d’envoyer des cartes postales et de faire tamponner (ce n’est pas gratuit) son passeport avec le blason fin del mundo. On n’est pas venu pour ça.

Notre programme : randonner, en l’occurrence sur le sentier Costera, le sentier côtier. Il existe plusieurs tracés balisés. On choisit ces 8 km le long du littoral, en bordure de canal. La balade est agréable et offre un magnifique panorama sur le canal et les montagnes enneigées sur l’autre rive, chilienne. Coquillages sur les plages caillouteuses, nuances de bleus, de vert, ballet de mouettes… 

Le chemin rejoint la Ruta nacional 3 à Lapataia. On ne compte pas s’arrêter là. On veut atteindre le bout de cette route mythique qui relie l’Alaska à la Terre de feu (18 000 kilomètres, tout de même), ultime tronçon de la Panamericana.  Direction donc le puerto Arias par différents petits sentiers balisés, entrecoupant la route à plusieurs reprises ; on se fait bien empoussiérés par tous les touristes qui, eux, font le trajet en bus. Avant d’arriver à destination, on fait une halte au mirador Lapatai. Il commence à y avoir du monde sur place. Le panneau de fin de route de la RN 3 est accessible aux véhicules de toutes sortes… Entre les bus qui déversent des dizaines d’Asiatiques, les motos, les camping-cars, les bateaux et les locaux en vacances, il y a foule. Chacun veut sa photo devant le panneau. Ok, nous aussi.Argentine, parc national de la terre de feuOn s’éloigne des moteurs et des flashs. Un écrin de verdure au calme en attendant notre bus. Pour apprécier une dernière fois la Terre de feu.

TERRE DE FEU, POURQUOI CE NOM ? 
La Terre de Feu, Tierra del fuego, c’est le nom donné à ces terres à l’extrême sud de l’Amérique, séparées du continent par le détroit de Magellan (cf la carte donnée dans notre premier encadré, pour vous aider à mieux comprendre). Partagé entre le Chili et l’Argentine, cet archipel est contitué d’une île principale (isla grande) et d’une vingtaine d’autres de dimensions moindres.
C’est le navigateur Magellan qui en 1520, après avoir aperçu plusieurs brasiers lorsqu’il longe ce territoire, donna ce nom à cette région du monde. Ces feux étaient en fait les témoins de l’activité des Yagan, un peuple local aujourd’hui en voie de disparition.
La Terre de feu n’a été pendant longtemps que le lieu d’un immense élevage de moutons. Puis d’autres richesses (pétrole, gaz) ont été découvertes et ont donné à ces terres une prospérité impensable jusqu’alors. Le tourisme impulsé par la ville d’Ushuaia, et la proximité de l’Antarctique, nouvelle destination « touristique », offre de nouvelles perspectives à cette région.

 

Rencontrer les manchots de Magellan et leurs amis 

Argentine, Ushuaïa, manchots Magellan et Papou

On avait prévu de partir à la rencontre des manchots patagons depuis Punta Arenas. Le sort (et un mauvais timing) en ont décidé autrement. Déçus d’avoir manqué ça au Chili, on s’est promis d’y remédier à Ushuaia. Plutôt sympa comme cadeau de Noël, non ?

Le lendemain de notre arrivée en ville, on part donc étudier les offres proposées sur le port. Un petit passage à l’office de tourisme (très efficace) nous permet d’y voir plus clair. Plusieurs agences se partagent le « marché » du manchot. Mais une seule permet de les approcher vraiment : Piratour. Cette compagnie a l’autorisation de débarquer ses clients sur l’île où vivent des milliers de manchots, ses concurrents se contentent de faire un tour de bateau. Mais l’offre de cette entreprise familiale locale a un coût : 1500 pesos argentins par personne (au taux de change actuel : 92 euros, mais en décembre 2015, cela représentait encore 108 euros). Un budget conséquent… mais justifé.

25 décembre, sandwiches dans le sac, on descend jusqu’au port. Un bus nous attend. Après 2 h 30 de trajet (un peu long mais les paysages méritent le coup d’oeil) et un bon briefing de notre guide, on arrive dans la superbe estancia Haberton. C’est sur les pas de Bruce Chatwin que l’on marche vers nos sacrés manchots. Ceux qui ont lu son fameux livre En Patagonie savent de quoi on parle. Pour les autres en quelques mots : Haberton est la première estancia en Terre de feu ; elle est créée en 1886 par le missionnaire anglais Thomas Bridge. L’homme a été l’un des premiers à partager le quotidien du peuple Yagan. Il ressort de cette expérience un dictionnaire de langue yagan mettant en évidence sa subtilité et sa complexité. Un livre qui va à l’encontre de la théorie de Darwin qui voyait en ce peuple : « la forme d’humanité la plus primitive sur Terre ». Bruce Chatwin narree dans son récit sa rencontre avec ce missionnaire atypique au siècle dernier. Aujourd’hui, l’estancia Haberton appartient toujours à ses descendants.

Après avoir englouti nos sandwiches sur les berges, on grimpe dans un zodiac, direction l’île Martillo. Il fait froid. Bonnet, gants, couches multiples, rien n’est de trop. En plein été, les températures moyennes à Ushuaïa frôlent les 10°C, au mieux. Outch, ça pique.

Dernières recommandations (garder une certaine distance, ne pas perturber les pontes, ne pas toucher…) et c’est parti. La plage est remplie de centaines d’oiseaux marins. On aura la chance d’approcher trois espèces de manchots différentes pendant plus d’une heure de marche. Un moment unique où l’on a pu observer les manchots au plus près !

  • Manchot de Magellan : de taille moyenne (jusqu’à 76 cm), et de couleur noir et blanc. Ce sont les plus nombreux sur l’île. En savoir plus.
  • Manchot Papou : il mesure entre 76 et 81 cm, son plumage est blanc sur le ventre et noir sur le dos, son bec et ses pattes orange le différencient du Magellan avec lequel il se partage la petite île. En savoir plus
  • Manchot Empereur : il mesure jusqu’à 122 cm de hauteur pour un poids qui varie entre 20 et 40 kg, son dos et sa tête sont noirs et son ventre blanc, le haut de la poitrine jaune clair. Cette espèce endémique de l’Antarctique n’a pas ses habitudes dans le canal de Beagle. Autrement dit : on a eu beaucoup de chance d’en apercevoir ! En savoir plus.

Une expérience incroyable. Ces petites bêtes sont drôles et attachantes. Et l’heure sur l’île passe bien trop vite… On a adoré.

Manchot ≠ Pingouin.
Petit rappel : les manchots ne sont pas des pingouins ! Certes la traduction anglaise penguins est la même pour les deux oiseaux marins. Mais si en France on utilise deux mots distincts c’est que la nuance est réelle. Le manchot vit dans l’hémisphère sud, le pingouin a ses habitudes du côté du pôle nord. Mais surtout : le pingouin vole, pas le manchot. 

 

Goûter les spécialités culinaires locales

Malgré quelques petites escapades au restaurant, ça fait plusieurs maintenant mois que l’on cuisine nous-même nos repas. Indispensable pour préserver notre budget. Comme tout en Patagonie, inévitablement, les restaurants sont chers. Mais c’est Noël, on veut marquer le coup. Si on était en France, on s’empiffrerait de foie gras, d’huîtres, bûches au chocolat et autres mets exquis. 

Impossible de trouver ces produits ici. Ils seraient de toute manière absolument hors de prix. Mais on tient quand même à notre réveillon de Noël. Avec des produits locaux. 

On a réservé une table au Kalma. Petit restaurant sans prétention tenu par un jeune chef et sa compagne dans le centre-ville d’Ushuaïa. Décoration simple, ici tout se passe dans l’assiette gastronomique. Forcément, en cette veille de Noël, le menu unique est particulièrement travaillé. Et chaque plat est accompagné d’un verre de vin argentin. Crabe royal et moules patagoniennes, agneau de la Terre de feu, poulpe du canal de Beagle, merlu noir… Un délice.

Le petit plus : une photo devant le panneau de fin du monde

On n’était pas venu pour ça, mais on n’a pas résisté ! C’est LA photo incontournable d’Ushuaïa. Il faut le reconnaître ça fait un joli souvenir (et une carte originale de voeux de Noël).

Et comme le panneau se trouve juste derrière l’office de tourisme d’Ushuaia, passez-y faire un tour. Demandez aussi à l’accueil et vous ressortirez avec votre passeport (carnet ou carte postale) tamponné gratuitement !

Argentine, Ushuaia, fin du monde

Chère, trop chère Ushuïa…

Ca donne envie tout ça hein ? Bon, il y a une ombre noire au tableau. Ce n’est pas forcément la distance qui sépare la ville de la capitale argentine. Non, ce qui pourrait en refroidir certains : c’est le coût de la vie sur place. Cher. Trop cher. Les bus, les restaurants, les activités… la moindre dépense mérite réflexion. Tout est excessif. Parce que la Patagonie est touristique et parce que la Patagonie est loin de tout.

C’est un problème notamment quand les frais ne sont pas justifiés. Et que contrairement aux autres pays où le coût de la vie est cher : il n’y a pas d’alternative facile. Le transport reste un véritable problème ici : les avions sont hors de prix en pleine saison (l’aller simple pour Buenos Aires peut avoisiner les 500 euros), la location de voiture est coûteuse et très compliquée (les traversées de frontières entre Argentine et Chili complexifient le système), et les trajets en bus coûtent plus cher que n’importe quel vol low-cost européen !

OÙ DORMIR ? 
En une semaine, on a essayé deux adresses différentes que l’on avait réservées au préalable (indispensable de décembre à février pendant la haute-saison).
AS Nancy B&B. Sur les hauteurs de la ville, dans un quartier résidentiel, ce B&B est agréable. Nancy, la gérante, est sympathique. Les petits dej’ sont copieux et inclus. Vous pouvez cuisiner dans la cuisine familiale et le wifi est nickel. Il faut néanmoins marcher une vingtaine de minutes pour rejoindre le centre-ville. Tarif pleine saison 1200 ARS la nuit (75 euros ; on vous le répète, la Patagonie c’est affreusement cher).
El Arroyito. Dans le même secteur que AS Nancy B&B, cette guesthouse est encore un peu plus excentrée et donc meilleur marché. Une ancienne maison mitoyenne à celle des propriétaires est aménagée pour les clients. Cuisine, salle de bain et espace commun sont accessibles aux locataires des trois chambres disponibles. Rénové et très propre, le lieu est sympa. Seul défaut : la cuisine n’est pas supposée servir pour cuisiner mais seulement pour réchauffer des plats ou à la limite, faire cuire des pâtes… Petit-dej’ inclus. Tarif pleine saison : 600 ARS, 38 euros.
L’écart de prix entre les deux établissements, du simple au double, n’est pas justifié. Certes plus excentré, El Arroyito est tout à fait correct. 

 

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